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Série photographique

Anciennes séries

Période de création : 1986 à 2007Œuvres dans la série : 500
Un artiste du monde flottant

Naguère (c’était il y a trente-cinq ans, mais la courbe du parcours à venir se dessinait déjà, encore que le primat, peut-être, appartînt alors davantage à une saisie sur le vif), nous avions vu en Gilles Desrozier « un artiste du monde flottant », empruntant l’expression d’un romancier japonais, même si chez celui-ci elle désigne plutôt le monde équivoque des plaisirs nocturnes où certain art trouve sa nourriture. Mais en sommes-nous si loin ? Ces ouvrages portent bien jusqu’aux plus récents la trace d’un monde incertain, celle tenace d’un trouble, et on peut trouver une saveur orientale à ce désir maintenu d’intercepter le fugitif, de prendre au vol des accords de tons, des équilibres de masses, pour tenter de saisir l’essence même, ondulante, d’une vie élémentaire devenue chez Gilles Desrozier, au fil du temps, toujours plus immatérielle. La gageure demeure de fixer à l’aide d’un point d’appui liquide une apparition, dans une lumière qui en sera le pur souvenir, l’aura.

N’est-ce pas un mode de manifestation de cette aura que l’usage fait, pour des compositions techniquement très maîtrisées, de ce défaut qu’en photographie on nommait vignetage, un effet d’adoucissement et d’obombrage qui embrume les angles, les pousse dans le halo des franges du regard ? Échos du sténopé ou des fondus du vieux cinéma, mais aussi des clairs-obscurs des peintres. Reflet du rond de l’œil du voyeur, projeté, incorporé dans la vision, aussi bien. Si la vue est focalisée par le surcroît, au centre, de netteté et de lumière, l’image n’en est que plus intimement rassemblée, nourrie de l’obscurité montant du fond et de l’entour, et ramenée à soi. On pense en outre, tant les délicatesses de ton et de composition s’entrelacent et se répondent, à quelque tapisserie.

Si la dissolution et l’immersion lumineuse figurent la mémoire à l’œuvre, son travail d’engloutissement et de métamorphose, la captation de paysages construits par le changement même lève autant de réminiscences où se nouent la sensation de l’écoulement du temps et le monde de la rêverie. L’eau-miroir où, dans une série plus ancienne, se retrouvaient maisons, arbres, bateaux et chiffres recouvre comme d’un suc ce qu’elle recueillait. Car, par le reflet, tout ce qui passe à travers le miroir en acquiert des qualités nouvelles qui le font changer de règne. Par l’infusion du conte dans l’image, la scène, acteurs et décors, se fait malléable, ductile, et l’on peut circuler librement, même si ce n’est pas sans quelque appréhension, dans un théâtre désencombré de toute prétention à l’immuable.

Ce qui agit aussi comme un philtre, c’est le charme du fané. Souligné encore par le frisson gris d’une fine trame sur laquelle se dessinent en surimpression des figures redoublées - contrepoint unifiant, pictural. Une stupeur a figé la végétation, dont la mort s’enroule, fixée, sous nos yeux. Le récit s’en trouve dilaté, devient l’enlacement de la vie et de la mort végétales, qui nous attirent en leur sabbat. On éprouve la caresse d’un vertige à se lier à ces épaves que l’humus qui gît par là-dessous engloutira avec son inéluctable lenteur.

Gilles Desrozier est avant tout, avions-nous dit, un adepte de la surface sensible. En particulier selon ses avatars essentiels que sont la photographie, qu’il pratique à sa manière décalée, et la gravure, dont il sait s’imprégner. Mais les techniques en quelque façon s’opposent. Pourtant on croirait surprendre parfois dans les travaux de Gilles Desrozier un écho des passages multiples qu’autorise ou réclame l’encre du graveur. Il presse ses tirages l’un en l’autre pour en extraire le suc imaginaire. De même pour le trait, positif ou négatif, qui souvent vient strier ses fonds, et dont la présence matérielle alors fait écran, coupant court à l’illusionnisme promis par la perspective.

Dès lors, un cousinage s’instaure de la photographie avec les mondes que l’art du burin fait émerger de ce qui lui résiste. Une autre parenté est que des images des deux genres furent insérées entre les pages de quelques beaux livres, où les unes et les autres faisaient figure d’illustrations, « en regard » d’un écrit. Ce qui leur donnait certes statut de parent pauvre mais les promettait en revanche aux délices du lecteur, dont elles comblaient la rêverie.

En ces temps crépusculaires, ne pourrait-on trouver de nouveau au creux d’un tel entre-deux une sur-vie, « marginaire », comme le dit fort bien le titre donné par Gilles Desrozier à quelques-uns de ses travaux. Ce à quoi il nous invite, à la suite de son ami le graveur Georges Rubel et pour emprunter un titre à celui-ci, ce serait donc une « aventure nostalgique ». Où l’on pourrait croiser notamment un « homme au rêve habitué », Villiers de L’Isle-Adam, auteur de L’Êve future, ou son contemporain Huysmans. Mathurin, aussi bien, comme quelques-uns de leurs proches.

On ne peut nommer tous nos compagnons de route en ces contrées, mais on n’oubliera pas Doré ou Bresdin, ni Dürer bien sûr. De nos jours, il y eut aussi auprès de Gilles Desrozier la cohorte de mages sans couronne dont s’est entouré son berceau de Moïse. Ils arpentaient nos rives en jachère, y déposant leurs présents : les subtiles aquarelles de Paul Cendron, la puissante écriture de Marcel Moreau, mais aujourd’hui encore les gravures en énigme d’Yves Doaré, Mordecaï Moreh, Francis Mockel.

Il fallait bien un tel bagage pour choisir de hanter des jungles profuses et leurs inextricables entrelacs, des mangroves dévorantes, suivre des colonnes de nuées quand terre et ciel s’inversent, franchir la frontière du pays des brumes de Nosferatu. Parfois, nous sommes dans la caverne et voyons le dehors, la lumière entre les arbres. Ou n’est-ce qu’illusion, puisque quelque chose se trame dans le fond - « au-delà » ?

Parois où s’inscrit un bestiaire que mine l’imagination ; les oiseaux y deviennent signes pâlissants disposés au travers d’une page en grisaille. Poissons ton sur ton, arêtes en filigrane, traversés de poussière graphitique. Cheetah nous regarde depuis sa forêt fantôme, près de chez nous, comme nous apatride. Ailleurs nous cueilleront des fleurs diffractées, douce poudre aux yeux, ballet affleurant les cils, multitude absorbante, involution silencieuse. Serres, merveille des forêts encloses, grandes herses vitrées striées de lumières fil à fil.

Toujours, ça chahute dans le temps, on y valse à l’envers. Feuilles et fleurs retrouvent leurs couleurs tandis qu’au givre de l’hiver succède le mordoré de l’automne. Mais derrière la cascade où s’engouffre Johnny Guitar, la résurgence de la Loue où Gustave Courbet a vu L’Origine du monde, Gilles fait apparaître la pâleur trouée d’une tête de mort. Bouche d’ombre au sein de la forêt obscure. Étrange caverne au mitan d’une rivière qui serait sans retour.

Texte : Jean Planche

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